Wawi’ch et Coco Le Fou — Partie 1/2

Vieux trois-mâts au large mer, pendant le couché du soleil

« Wawi’ch ! Descends du bateau, feignasse ! » beugla le capitaine.

L’esprit aussi embrumé que la mangrove face à lui, le jeune Wawi’ch n’eut pas le temps de finir sa nuit sur la barque de pêche son cousin, ancrée à quelques encablures à l’ouest de Sisal, un ancien port de pirate au nord du Yucatan. À 3h40 , la lune voilée éclairait faiblement et Wawi’ch distinguait à peine le rivage.

« J’y vais, t’ énerve pas ! », ronchonna-t-il.

Le jeune homme n’était pas particulièrement matinal. Ni travailleur non plus. La plupart du temps, ses yeux s’abimaient sur l’écran de son téléphone, et son esprit rêvait de célébrité Instagram. Influenceur, il serait payé pour séjourner dans de magnifiques hôtels, simplement pour s’y filmer et il y rencontrerait de superbes femmes, influenceuses elles-aussi, qui le désireraient. Sa réputation de bon à rien affectait beaucoup son pauvre père qui avait trimé toute sa vie et gagné peu d’argent. Les deux hommes vivaient aujourd’hui très modestement, principalement de la pêche. Par amour, mais aussi par pitié pour son « paternel », comme il le nommait, Wawi’ch se forçait donc à travailler, surtout quand cela n’exigeait pas trop d’efforts.

Avec son cousin et une dizaine d’autres pêcheurs, ils venaient chasser la tortue. Chasser était, à vrai dire, un bien grand mot, disons-plutôt qu’ils collectaient les tortues. Son rôle à lui était de remonter à pied en direction de Sisal et, lorsqu’il repérait une tortue, de la retourner sur le dos pour l’immobiliser. Ceux qui manœuvraient les bateaux, n’avaient plus qu’à hisser à bord les bêtes rendues impuissantes.

Wawi’ch sauta dans l’eau froide à contrecœur. Immergé jusqu’à la taille, il rejoignit le rivage à la hâte. À ces heures, les crocodiles rôdaient dans les parages. Il n’y voyait presque rien dans le brouillard nocturne et se sentait vulnérable. Épiant le moindre frottement dans le sable, il avançait prudemment, mais le clapotis des vagues ne lui facilitait pas la tâche, et le bruissement de ses pas sur le sable froid et humide manquait cruellement de discrétion. Au bout de quelques minutes, il marqua une pause et alluma une cigarette. Au loin, les lampes torches de ses camarades s’agitaient dans la nuit, alors il se souvint qu’il n’était pas seul. L’air vicié entra dans ses poumons, et ressortit sous forme d’un épais nuage blanc qui lui rappela les voiles d’un galion ancien.

Quelques centaines de mètres plus loin, il décela la première tortue cachée dans les racines d’un palétuvier rouge. Cette prise le réjouit car, même s’il y avait toujours une part de chance, il ne voulait pas subir les moqueries de ses camarades, s’il rentrait bredouille.

Il s’approcha de sa victime à tâtons et s’apprêtait à l’attraper de ses deux mains lorsqu’il aperçut une longue queue ciselée cachée dans les herbes. Le crocodile fit un mouvement brusque et Wawi’ch tomba à la renverse. Par chance, les racines du palétuvier freinèrent l’animal et le jeune homme eut le temps de se relever pour déguerpir. Une fois à bonne distance, il s’arrêta sur le qui-vive. Le reptile, n’avait même pas daigné le poursuivre. Wawi’ch poussa un long soupir de soulagement et alluma une autre cigarette. Heureusement pour lui, personne aux alentours. L’honneur était sauf.

Il reprit sa marche, s’approchant de temps à autre de l’épais feuillage de la mangrove bordant la plage, mais en évitant de s’y aventurer. Plusieurs fois, une carapace sembla émerger sous les racines, mais il ne s’agit à chaque fois que d’un morceau de bois rejeté par la mer.

L’un d’eux retint toutefois son attention, car il portait une inscription. Il le ramassa pour l’inspecter. Le graphisme et l’aspect massif du bois lui rappelaient un navire très ancien, comme certaines carcasses que l’on peut encore observer çà et là au village. L’écriture gommée par les intempéries ne se laissait pas aisément déchiffrer, mais il lui sembla lire les lettres « P-A-Ñ-O ».Il pensa à de l’espagnol à cause du tilde, mais le mot ne lui évoquait rien. Aussi décida-t-il d’emporter le bout de bois pour le montrer au village. Cela pouvait avoir de la valeur.

Une tortue, remontant la plage en direction de la mangrove, apparut enfin. Il déposa la planche de bois, se positionna derrière elle, et la retourna d’un mouvement vif. Ce fut rapide et inéluctable, ses proies n’avaient aucune chance.

Satisfait de sa capture, il s’arrêta un instant. La flamme de son briquet jaillit dans la pénombre, et lécha le tabac sec avant de l’embraser. Il inspira, puis expira, tranquille.

Alors qu’il contemplait le reflet de la lune sur la mer sombre, une main se posa sur son épaule et une voix amicale lui demanda :

— Hé, amigo, tu as du feu pour moi ?

Perdu dans ses pensées, Wawi’ch tendit son feu sans se retourner et tira une seconde taffe. Mais personne ne s’en saisit. Tournant la tête, il découvrit alors qu’une immense main balafrée s’agrippait à lui. D’un bond, il se libéra et la vision d’horreur le figea.

En face de lui, se tenait un homme noir de peau d’au moins deux mètres. Vêtu d’une chemise blanche salie par les années, et coiffé d’un chapeau de cuir à la façon des pirates d’antan, il paraissait tout droit sorti d’un film hollywoodien. Mais ses cicatrices et sa peau meurtrie par le soleil, témoins des nombreuses années passées à combattre dans la fournaise ces Caraïbes, semblaient bien réelles. Des colliers de perles et de coquillages enchevêtrés ainsi que deux grosses boucles d’oreilles en or complétaient l’attirail du marin. Pourtant, ce ne fut pas tant cet accoutrement baroque qui ébranla Wawi’ch, mais bien les deux foyers incandescents qui dansaient au gré des courants d’air dans les orbites creuses de l’apparition. Le jeune homme ne put en détourner son regard et une sensation de brûlure s’éleva de sa poitrine comme si ce même feu consumait son être de l’intérieur.

« C’est mon trésor que tu veux ? » tonna alors la voix devenu gutturale.

Le corsaire saisit les frêles épaules du jeune homme qui se sentit tressaillir. Mais la poigne du géant était si forte qu’elle le maintint debout.

— Je…Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Menteur ! Que fais-tu ici dans ce cas ? Et pourquoi es-tu en possession d’un bout de mon vaisseau ? rugit alors le pirate.

— Quel vaisseau ? gémit Wawi’ch.

— Ce vaisseau, dit-il en agitant le bois peint devant les yeux de sa victime. L’Español Colgado, ajouta-t-il plein d’emphase.

A ces mots, les flammes dans ses yeux s’avivèrent et la douleur dans la poitrine de Wawi’ch redoubla d’intensité.

— Mon cœur, arrêtez s’il vous plaît ! supplia Wawi’ch qui éclata en sanglots.

— Ne sais-tu donc pas qui je suis ? questionna son bourreau, sans tenir compte de ses plaintes. Je suis Coco le Fou, gardien damné du trésor, et quiconque osera s’en approcher le payera de sa vie  !

S’il y avait bien une histoire que tout le monde connaissait à Sisal, c’était celle de Coco Le Fou et Diego Le Mulâtre. Et Wawi’ch, sans le vouloir, s’apprêtait à entrer dans la légende à son tour.

Diego el Mulato, le Mulâtre, de son vrai nom Jakob Hendrickzoon Lucifer, était né d’un pirate hollandais et d’une mère cubaine. Élevé sur le bateau de son père, la violence de la flibusterie et des assauts de pleine mer avaient bercé son enfance. Il préférait l’odeur du sang et de la poudre à celle du rhum, et la vue d’un navire ennemi l’excitait plus que les décolletés des filles des bordels. Sa cruauté n’avait d’égale que sa folie, et il était craint dans toutes les Caraïbes. À l’époque, Sisal faisait partie de ses pied-à-terre, et les actes odieux qu’il y commettait, comme la fois où il avait coupé la main d’un enfant fouillant ses poches, avaient forgé sa réputation.

Coco lui, de son vrai nom Collins Goodman, n’avait aucune idée de qui avait été ses parents. À sa naissance, sa mère l’avait confié à une famille d’affranchis pour lui faire échapper à l’esclavage. Il aimait sa mère d’adoption plus que tout. Aussi, quand elle mourut des suites du viol d’un officier espagnol à Sisal, il se jura de faire payer l’empire en éliminant ses soldats de façon passionnée. C’était un homme au tempérament calme malgré ses blessures, mais au cœur des batailles, il se transformait en bête sauvage. Ses yeux injectés de sang et ses rugissements sonores semaient la terreur chez ses adversaires. Son incroyable force et son goût pour la vengeance faisaient des ravages partout où il combattait. C’est pour cette raison qu’il était connu des espagnols sous le nom de Coco el Loco, c’est-à-dire Coco le Fou.

Il est difficile de savoir comment les deux hommes avaient été amenés à collaborer, mais il semblerait que ce soit la haine partagée des espagnols qui les ait rapprochés.

El Mulato avait pris pour habitude de pendre un cadavre enveloppé d’un drapeau espagnol en haut du grand mât de son vaisseau afin d’insuffler la peur dans le cœur de ses ennemis. Son vaisseau avait donc été rebaptisé en conséquence : El Español Colgado, en français, le Pendu Espagnol. Le capitaine avait choisiCoco comme Second car il imposait le respect au sein de l’équipage, mais là s’arrêtait sa confiance. Car lui-même craignait la puissance dévastatrice de Coco el Loco.

Un jour qu’ils revenaient de Campeche avec à leur bord un important butin, une discussion tendue eut lieu entre les deux hommes dans la cabine du capitaine. Leur navire avait été touché à la poupe par l’un des canons du fort, et une voie d’eau ralentissait leur fuite. De plus, un bâtiment de guerre espagnol s’était lancé à leur poursuite et les rattraperait avant le lever du soleil.

— Un jour, tu nous feras tous tuer, Diego !

— Qu’est-ce que tu insinues, Coco ? Tu ne veux pas de ce trésor ? N’as-tu pas pris plaisir à égorger ces soldats qui n’étaient encore que des enfants ?

Les yeux pleins de malice et vicieux du Capitaine jaugeaient le Second, qui s’assombrit.

— Ne mélange pas tout Diego, le combat, c’est le combat, je n’y peux rien si leur parents les ont envoyé à la mort pensant leur offrir un séjour au soleil. Ce que je dis, c’est que cette attaque était mal préparée, il y a beaucoup trop de pertes, et nous n’arriverons jamais à Sisal dans cet état.

El Mulato, qui n’aimait pas que l’on discute son autorité, posa la main sur son sabre et fixa Coco d’un regard noir. El Loco ne bougea pas, il ne craignait pas Diego et tous deux le savaient

— Et qu’est-ce que tu suggères ? grommela-t-il enfin après de longues secondes.

— Je pense qu’on devrait enterrer l’or et se disperser dans la mangrove. Ils ne viendront jamais nous y chercher.

— Es-tu fou l’ami ? Les hommes n’accepteront jamais d’aller patauger dans la mangrove en pleine nuit. Ils ont trop peur des crocodiles.

Coco éclata d’un rire si fort, que les marins les plus proches de la cabine s’interrogèrent sur ce qui pouvait être si hilarant, compte tenu de leur situation désespérée. Leurs velléités de mutinerie ne firent que s’amplifier.

— Toi, El Mulato, tu te soucies de ce que pense tes matelots ? Tu te ramollis avec l’âge, amigo.

Diego encaissa sans mot dire, mais la rage montait en lui.

— Méfies-toi Loco, que tes paroles ne dépassent pas ta pensée, le menaça-t-il.

La tension était palpable, mais les deux hommes comprirent sans échanger plus de mots que leur salut dépendrait de leur collaboration. Forcé d’admettre qu’il n’avait rien de mieux à proposer, le Capitaine accepta l’idée de son Second, qui se chargea de l’annoncer au reste de l’équipage.