Les crocodiles n’aiment pas l’eau de mer

crocodile vu d'en haut nageant dans l'eau verte

Installé depuis quelques jours sur la touristique mais délicieuse île de Caye Calker au Bélize, je me prélasse au soleil au bord de l’eau, sous un ciel brûlant et immaculé. Malgré des prix exorbitants, des voiturettes de golf à usage des paresseux, et des aménagements parfois trop bétonnés, ce morceau de terre possède les atouts d’une île caribéenne : sable blanc, palmiers, et chalets de bois peints, rongés par l’air marin.

Après une plongée inoubliable la vieille, où légions de poissons tropicaux, armadas de requins-nourrices, et escadrons d’aigles de mer ont épuisé ma capacité d’émerveillement, je profite d’une journée de baignade et détente totale, au bord du Split – comprenez : la Fente –un bras de mer d’une centaine de mètres de large, découpant l’île en son centre.

En observant les allées et venues de barges convoyant locaux et touristes d’un côté à l’autre du Split, j’aperçois un homme le traverser en crawl, malgré une technique plutôt médiocre. Nageur correct, l’idée de l’imiter germe aussitôt dans mon esprit, mais les dangers que représente la traversée d’un bras de mer me préoccupent quelque peu.

Dès son retour sur la berge, je me présente au nageur, qui m’assure que je pourrais passer sans risque. L’homme dégoulinant mais à peine essoufflé précise que, dans l’éventualité où je serais emporté, je ne le serais que sur quelques dizaines de mètres, car le courant tombe aussitôt, dès que la section s’élargit de nouveau.

Sans se faire prier, il plonge depuis le ponton et effectue un nouvel aller-retour pour me le prouver. Je l’observe dériver légèrement, et estime le flot surmontable. De nouveau face à moi quelques minutes plus tard, il ajoute que, dans le pire des cas, les bateaux pourraient me récupérer.

Soucieux de ne pas me mettre inutilement en difficulté à l’autre bout du monde, problème récurrent pour un voyageur itinérant, je décide de me renseigner une dernière fois auprès des capitaines des bateaux. L’une d’elle m’annonce que les embarcations qui circulent dans les parages sont bien plus dangereuses que le courant. Ou que les requins, d’ailleurs… Face mon air perplexe, elle s’amuse et m’informe qu’en pleine journée, ils ne s’aventurent que très rarement dans le Split, à cause du tumulte des moteurs justement. Me voilà prévenu.

Sans pour autant tergiverser davantage, j’enfile mes lunettes de natation, toujours à portée de main, et me jette à l’eau. Marchant prudemment jusqu’à ce que le sol s’éloigne, je sens le courant s’accélérer et juge mes forces. Je me lance.

Je progresse d’abord avec détermination en travers du Split, nageant un crawl énergique en direction de la plage de l’île nord. Puis j’apprivoise la houle, qui me pousse doucement, et je glisse sans forcer. Au dessus des roches sombres grouillant d’une vie bariolée, je m’imagine bientôt en albatros survolant ce monde marin. À l’aise dans mon élément, je ne remarque pas que le bord se rapproche de façon abrupt, et je plante ma main dans le sable, seulement deux minutes plus tard.

Fier et soulagé, je me pose sur le sable et observe l’autre rive d’où certains spectateurs ont assisté à mon entreprise. N’ayant jamais mis les pieds de ce côté de l’île, je réalise que pourrais en profiter pour l’explorer. Mais je n’ai rien sur moi : ni eau, ni crème solaire, ni chaussures.

Sans hésiter cette fois, je retourne à la nage sur l’île sud. Dans le sens du retour le courant paraît légèrement plus fort, mais se laisse à nouveau dompter facilement. J’emballe mes affaires, enfile mes sandales, et répète la traversée, mon sac étanche orange flottant à côté de moi telle une bouée de signalisation. Une fois sur la plage, je déballe mon paquetage, me sèche, et pars visiter. Il paraît qu’on peut y observer des crocodiles…

Gonflé à bloc par ma triple performance, je m’engage confiant sur le chemin de terre en direction du nord, sur ce nouveau territoire quasi désert. Mais au fur à mesure que j’avance à l’ombre des palmes, mon optimisme se délite comme un château de sable desséché par le vent. Voyageur esseulé, dans un lieu dépeuplé, sans informations sur l’environnement, je suis une proie facile. D’autant plus que le Bélize a la réputation d’être dangereux par endroit, et je ne parle pas de prédateurs à écailles.

J’explore alors timidement une plage couverte d’iguanes qui détalent dès que je m’approche. Au loin, quelques ouvriers s’affairant sur les fondations d’un immense hôtel, se redressent et regardent dans ma direction. Cette partie de Caye Calker, presque inhabitée à ce moment, accueillera d’ici peu, plusieurs énormes hôtels all-inclusive, pour le plus grand plaisir des touristes états-uniens.

Je continue ma route, et comprends vite que j’aurai du mal à parcourir la totalité de l’île d’environ cinq kilomètres de long avant la tombée de la nuit. Je me mets en tête d’emprunter un vélo, si j’en trouve un, si je trouve quelqu’un, et accélère le pas.

De chaque côté du sentier, les taudis de tôle et de bois ne me rassurent guère. Devant l’un d’eux, un homme d’ascendance africaine, aux cheveux grisonnant et aux muscles saillants, sculpte des morceaux de bois au couteau.

— Hé, mon ami, d’où viens-tu ? Viens donc me parler, lance-t-il, alors que je l’avais dépassé.

Une pointe d’angoisse traverse ma poitrine. Les bandits abordent parfois leur victime de façon très amicale pour ensuite les détrousser. J’hésite à prendre mes jambes à mon coup en direction de la berge sud. Je pense à l’ignorer.

— Merci, mais je visite l’île, dis-je alors poliment dans sa langue.

— Il n’y a pas grand-chose à visiter par ici. Viens t’asseoir avec moi, et raconte-moi ton histoire.

Pendant que l’homme parle, un petit chien à l’allure parfaitement bâtarde surgit de derrière un banc et s’approche en battant la queue.

« Lui, c’est Lucky, m’informe l’homme.

Assailli par les léchouilles et mordillages amicaux du canidé, j’évalue ma situation. En dépit des lames à portée de main, j’estime que le risque est moindre et me dirige vers le vieillard, puis m’assois à distance respectable.

Je commence par lui raconter mon voyage et lis dans les yeux brumeux de Shermack son appétence pour mon récit, car peu de touristes s’aventurent de ce côté de l’île. Pendant qu’il façonne des coques de voiliers à partir de petits tronçons de bois, il me parle de son ex-femme, allemande, de ses enfants qui vivent au Mexique, et me propose de fumer un peu…

À peine surpris, car la consommation de cannabis est très commune sur l’île, j’observe le soixantenaire rentrer dans sa maison en hâte et revenir, tout joyeux, avec un joint déjà entamé. De moins en moins méfiant, j’accepte de le partager avec lui et la conversation continue.

— Comment as-tu traversé ? me demande-t-il alors.

— À la nage.

— Ah, fait-il impressionné, c’est bien. Et tu repars à la nage aussi ?

— Probablement.

— OK, mais ne rentre pas trop tard.

— À cause du courant ?

— À cause des crocodiles…

— Il y en a vraiment ? m’étonné-je.

— Bien sûr.

— Mais que font-ils en mer ? Je croyais qu’ils n’aimaient pas ça.

— Oh, ils n’aiment pas, mais c’est comme quand tu vas chez le dentiste, ce n’est pas ton moment préféré, mais tu y vas quand même, n’est-ce pas ? C’est pareil pour eux, ils préfèrent l’eau douce, mais ils ont besoin de manger… Comment crois-tu qu’ils sont arrivés à Caye Calker ? ajoute-t-il, le regard soudain pétillant.

— Il y en a donc dans le Split ? répliqué-je, intrigué.

— La journée, non, mais le soir, ils sortent pour chasser. Un local s’est fait croquer il y a quelques mois de cela. Il connaissait très bien le coin et les risques, pourtant il s’est fait attaquer dans un terrier juste dans le Split. Donc, ne rentre pas trop tard, mon ami. Quand le soleil commence à décliner, tu dois rentrer.

Après le courant, les requins, et les hélices des moteurs, un nouveau danger que je n’avais pas anticipé… Je réfléchis quelques instant à retourner tout de suite, mais le soleil est encore haut. Au pire, je prendrai le bateau-taxi.

Après que Shermack m’a indiqué une cabane, qui me prêterait probablement un vélo, je prends congé de mon ami, et poursuis mon expédition. Un enfant me prête un deux-roues calamiteux, trop petit pour moi, et dont la selle est un véritable supplice, mais je suis le plus heureux du monde. À moins que ce ne soit l’effet de l’herbe…

Je sillonne donc l’île à bicyclette, en me repérant grâce à mon téléphone, à la recherche des reptiliens principalement, car je sais maintenant qu’ils sont là. Plusieurs kilomètres plus loin, je m’engage même dans une zone d’observation où la prudence est fortement recommandée. Plus je m’y enfonce, plus la végétation se densifie. À tel point que des pontons de bois sont bientôt nécessaires pour cheminer au dessus des marécages.

Cela ressemble définitivement à l’habitat rêvé d’un crocodile. Malgré ma motivation, je me force à rester prudent. Je suis toujours seul, au milieu de la jungle, mieux vaut ne pas s’égarer. Lorsque la progression se complique encore, je décide de finalement faire demi-tour. Bredouille.

Je rends mon véhicule d’emprunt, accompagné d’un billet, à l’enfant aux anges, passe dire au revoir à Shermack, puis me dirige vers la plage. Là, j’observe la rive d’en face, bondée de touristes affalés sur des transats, une scène totalement à l’opposé de ce que je viens de vivre de ce côté de l’île, sauvage et authentique. J’étanchéifie à nouveau mon équipement, et me jette à l’eau, alors que les cieux commencent à se teinter d’orange.

Est-ce la mise en garde de Shermack, les derniers effets du cannabis, un peu de déshydratation ? Le retour me paraît des plus pénible, je lutte contre le courant, qui me semble avoir forci. Je m’affaiblis, j’avance lentement. Grâce à mes lunettes de piscine, je guette les mouvements au fond du Split…

Après de longues minutes pourtant, je touche le quai et me hisse sur la plateforme, fatigué, et heureux. Ni requin, ni crocodile, heureusement. À croire que les locaux, comme souvent, se plaisent à faire fantasmer les visiteurs.

Le soir, je retrouve certains de mes amis de voyage dans un bar de plage et me presse de raconter mes aventures à Jack, l’anglais, assis sur les pilotis surplombant la mer. Alors qu’il admire mon courage et s’amuse de ma rencontre avec Shermack, une forme longue de deux mètres avec quatre pattes et une longue queue, traverse soudainement sous nos pieds, dans la lumière des projecteurs placés sous le ponton.

Nous échangeons un regard.

CQFD.