La première fois que je la vis, je la trouvai franchement laide. De mes premiers rêves innocents, à mes fantasmes les moins avouables, ma rencontre avec la fille de l’immeuble d’en face transforma pourtant irrémédiablement mon existence.
Tout juste emménagé dans le quartier Saint-Michel à Toulouse, je digérais une rupture amoureuse des plus perturbantes, et n’aspirais qu’à une chose : vivre. Épuisé par de longs mois de doute, j’avais autant besoin de solitude tranquille que de la promiscuité revigorante des bars et autres lieux festifs. Or l’appartement du 114 rue Achille Viadieu me garantissait l’un comme l’autre.
Dans ce mini-duplex situé au second étage, ma chambre était nichée sur une vaste mezzanine en mansarde, où je tenais à peine debout. Un escalier étriqué plongeait au niveau inférieur au centre d’un salon honorable, adossé à une cuisine ouverte. Un vélux, ainsi que plusieurs panneaux vitrés dirigés sur la cour intérieure, en assuraient l’éclairement. Bien qu’exigu et sans balcon, ce logement correspondait parfaitement à mes besoins, offrant, en outre, une délicieuse vue sur les toits de la ville.
Après une journée de travail, j’aimais m’assoir sur le rebord extérieur de ma fenêtre, en posant les pieds sur les tuiles du toit attenant. J’y observais ainsi les murs de briques adjacents rosir au crépuscule, une bière à la main, et lisais quelques pages de mon livre.
Un jour, au cours d’une de ces pauses relaxantes, je fus ébloui par le reflet furtif d’un vitrage en mouvement. Une femme, qui me plut aussitôt, s’accouda dans l’embrasure, cigarette à la main, pour se délecter elle-aussi des dernières ondes solaires. D’un naturel romantique, et légèrement mythomane, je m’imaginai aussitôt communiquer avec elle, par une ardoise, ou un billet sur un drone, songeant à ce que je lui écrirais, et fabulant sur notre possible histoire. Alors qu’elle s’avança pour fermer le battant, je crus même percevoir un sourire m’étant destiné.
Dès lors convaincu de notre idylle prochaine, je me réjouissais déjà de notre prochain rendez-vous. Des jours durant, je rentrai plus tôt, guettant avec excitation l’instant où se révèlerait sa douce silhouette. Tantôt parcourant les sites d’information, tantôt survolant un roman d’horreur, mon attention était désormais focalisée ailleurs. Et ces moments de détente se transformèrent bientôt en une anxieuse attente.
Car le temps passa, sans qu’elle ne réapparaisse jamais. Je prolongeai ma routine encore un peu, mais mon intérêt s’effrita, et mon rituel me parut soudain dérisoire. À la fin, je ne jetais plus qu’occasionnellement un regard dans la direction de mon désir, mais y trouvais immanquablement les volets clos.
Cependant un soir, alors que je ne l’attendais plus, je remarquai avec joie la pièce éclairée. Je fixai alors avec fébrilité le rectangle de lumière, espérant détecter une présence dans l’habitation. Mais quelque chose d’autre éveilla ma curiosité. Plusieurs mètres en dessous et légèrement sur la gauche, brillait une petite ouverture, à l’intérieur de laquelle semblait se découper une forme sombre.
Bien que je ne puisse d’abord rien discerner avec certitude, je reconnus un buste surmonté d’une tête, barrée de longues franges grasses. Cette silhouette me parut féminine, et hideuse. La raison m’empêcha certes d’y voir autre chose que la projection de mon imagination, mais mon cœur souhaita presque que cette peinture étrange sorte de son cadre.
Ce soir là, je dus mettre en suspens mes investigations, car j’avais rendez-vous avec des amis du quartier. Notre joyeuse réunion ne s’éternisa pas et, quand je retrouvai mon appartement quelques bières plus tard, je vérifiai à nouveau la présence de ma découverte. Elle était là, figée. Incapable d’identifier l’insolite composition à cause de l’obscurité, et de ma légère ébriété, je me jurai d’approfondir mes recherches à la clarté du jour, et me couchai sans plus tarder.
Le lendemain au réveil, je me précipitai à la fenêtre pour déterminer l’origine de ma vision. Je supposais déjà que des objets fortuitement assemblés, tels qu’un balai à frange, un casque de vélo associé à une fougère, ou bien la tête d’un mannequin à chapeau, avaient stimulé ma fantaisie, et que l’énigme serait bientôt résolue. Mais je constatai avec stupeur, que rien n’entamait l’unité de la façade à cet endroit.
Je localisai sans erreur possible le logement de ma fumante voisine, et estimai à nouveau la zone approximative de l’apparition nocturne. Même sous différents angles, rien n’occupait l’espace qui paraissait, de nuit, habité.
Je me rendis au travail des plus intrigué ce jour là, comptant les heures jusqu’au moment où je pourrais rentrer élucider ce fascinant mystère. Le soir même, peu avant le coucher du soleil, je m’installai derrière la vitre, espérant sans grande conviction que la ravissante fumeuse se montre, et impatient que l’obscurité domine pour que l’immeuble s’allume de l’intérieur.
La nuit tomba, et mon enthousiasme décupla. Exactement où je l’avais aperçue la veille, une ombre humaine se détacha dans la lumière. Je collai mon nez au carreau de la cuisine, ne la quittant pas des yeux de peur qu’elle ne s’évapore. Je perçus à nouveau comme un thorax emmuré, une tête ronde aux cheveux lourds, et crus distinguer un reflet dans des orbites creuses. Plus je l’observais, plus il me semblait que cet agencement bizarre trépignait.
Déterminé à comprendre, je me procurai un feutre, et marquai sur le vitrage le point précis où était positionné la chose depuis mon poste d’observation, pensant ainsi repérer l’emplacement de jour. Je demeurai encore de longues minutes face à la figure pétrifiée, puis je montai me coucher, impuissant.
Alternant des périodes d’éveil angoissantes et des phases de sommeil tourmentées, je dormis atrocement. Dans plusieurs rêves, je m’observais moi-même, scrutant la forme depuis mon étage. D’abord immobile, elle frémissait d’excitation, puis s’extirpait avec rage de sa prison de ciment et de briques. Libérée, la goule escaladait les toits de façon désarticulée à une vitesse hallucinante pour s’arrêter à quelques centimètres de ma fenêtre. Ses yeux pâles et sans vie me fixaient pendant une fraction de seconde avant que sa main glacée ne traverse le verre sans le briser pour enserrer ma gorge. Je me réveillai à maintes reprises en sueur, suffocant. Quand je descendis contrôler, elle était toujours là.
Je me levai courbatu le matin suivant et me dirigeai aussitôt dans l’axe de mon point au feutre. Le mur d’en face y était parfaitement lisse et vierge. Ni embrasure, ni saillie, ni souillure. Perplexe, mais rationnel, j’acceptai mon échec. Peut-être que quelqu’un m’avait vu lorgner sur la façade et avait voulu me punir par d’habiles jeux de lumières. Se pourrait-il que la fumeuse, elle-même, ait voulu se venger de mon voyeurisme ?
Je m’efforçai d’oublier cette histoire. Néanmoins, chaque soir, dès que le jardin du bas passait dans l’ombre, l’encadrement fantôme s’illuminait, et la femme se peignait en clair-obscur. Chaque nuit, je revivais ce même cauchemar et me réveillais en nage, la gorge serrée, le cœur battant la chamade. Privé de repos, je déclinais physiquement, et mentalement.
Au bout d’une semaine, las de ne plus dormir, je décidai d’agir. Lorsque l’obscurité envahit dans la cour intérieure ce jour là et que le démon se manifesta, je m’armai d’un marteau et descendis au rez-de-chaussée. J’étais prêt à l’affronter.
Pénétrant sans autorisation chez mon propriétaire absent, j’empruntai un étroit corridor menant à une porte légère au verrou abimé. D’un coup d’épaule, je parvins à forcer le mécanisme et atterris dans la cour. Sous un fin croissant de lune, je dénombrai un certain nombres d’outils de jardin, une brouette, des seaux, ainsi que quelques agglos entassés autour d’une cabane délaissée, mais rien ne me permettait d’identifier la source de mes peurs.
Je tournai la tête en direction de mon habitation, que j’avais pris soin de laisser allumée, pour estimer la position de la fenêtre maudite. En contournant l’abri, je la vis enfin. À environ un mètre cinquante du sol, un cadre de la taille d’un carton de déménagement brillait de l’intérieur. Mais rien ne semblait l’entraver.
J’escaladai alors le tas d’agglos empilés contre la cabane puis me redressai sur la toiture pour reproduire la vue plongeante dont je bénéficiais depuis mon étage. De mon perchoir, je pouvais maintenant parfaitement distinguer l’ouverture. Inoccupée.
Je me retournai à nouveau pour me repérer et mon sang se glaça. Derrière la vitre de mon propre appartement, se tenait le spectre hantant mes nuits. Dans un mouvement de panique, je trébuchai et glissai du haut de l’abri.
Lorsque je m’éveillai, le soleil déjà haut brûlait mon visage. De mes forts maux de tête, et du sang séché sur mon crâne, je déduisis que ma tête avait heurté quelque chose dans ma chute, et que je m’étais évanoui. J’appelai aussitôt mon manager pour le prévenir que j’avais eu un accident, ce qui était vrai, et regagnai mon domicile.
L’esprit toujours brumeux, j’entrai chez moi, craignant un fantôme, mais ne décelai aucune trace d’effraction, ni d’un quelconque passage. Préoccupé par ma santé psychique, je tentai de me remémorer les faits, de coller les morceaux afin de trouver une explication plausible à cette histoire, mais rien ne faisait sens. J’attendis la soirée avec appréhension.
Lorsque le soleil laissa la place aux incertitudes de la nuit, et que les carreaux lumineux mouchetèrent la façade voisine, j’osai un regard vers la cour intérieure. L’encadrement scintillait. Vide. Je ressentis un profond soulagement d’être enfin débrassé de mes tourments.
Mais un mouvement sur la cabane attira mon attention. Le succube, dont la face me fixait à tout instant, escaladait les toits dans ma direction. Quelques secondes plus tard, ses yeux laiteux, et sa mâchoire tombante étaient collés à la paroi de verre.
Je ne résistai pas. Ce fut rapide.

