Un astrophysicien a dit un jour…
Neil deGrasse Tyson, célèbre astrophysicien, a dit un jour « La beauté et la force des lois de la physique, c’est qu’elles s’appliquent partout, que vous choisissiez d’y croire ou non. Après les lois de la physique, tout le reste n’est qu’opinion. »
En tant que scientifique, cette affirmation me semble absolue et indiscutable. Quel que soit mon point de vue, ou ma compréhension du cosmos, l’astrophysique prédit que le soleil se lèvera demain matin à 8h24, et c’est exactement ce qu’il se passera. La chimie prédit également que l’eau s’évapore à 100°C à pression atmosphérique standard, et c’est valable partout sur Terre et toujours.
Pourtant, la notion de confiance, et même de croyance en la science ne cesse d’être au cœur des débats. Profitant pendant des siècles d’un statut privilégié pour expliquer notre monde, la science semble aujourd’hui ne plus être associée à une garantie de vérité, et ses conclusions sont constamment remises en question par des acteurs plus ou moins légitimes.
Un politicien a dit un jour…
Cette défiance s’est notamment vue exacerbée au cours de la pandémie de Covid-19 où l’aveu (temporaire) d’impuissance des biologistes et pharmaciens a ouvert la voie aux affirmations fallacieuses et théories complotistes en tout genre. Dernièrement, Donald Trump, pour ne citer que lui, a prétendu, contre l’avis de millions de médecins, que l’acétaminophène (le paracétamol pour nous) provoquerait l’autisme. À l’heure des réseaux où les informations se propagent plus vite que le savoir, ce genre de déclaration aura sans doute des effets dévastateurs chez des femmes enceintes qui souffriraient de fièvre et refuseraient de prendre la substance en question. Car la médecine sait que la fièvre peut également avoir de graves conséquences sur le développement du fœtus.
Dans cet exemple, il ne s’agit pas seulement de savoir si la science a raison ou non, puisqu’un chef d’état qui exprime une opinion bénéficie d’une couverture médiatique supérieure à celle de centaines de milliers d’experts réunis. Sauf que dans le domaine de la santé publique, la vie de milliards de Terriens est en jeu.
Alors si les lois de la physique ou de la biologie s’appliquent “qu’on y croit ou non”, ne devraient-elles pas se suffire à elles-mêmes, et s’affranchir de toute opinion ou déclaration d’envergure ? Quand les enjeux dépassent la simple technicité de la science, comme lorsqu’il faut décider si un vaccin doit être administré ou non, à qui, par qui, combien de fois, quel avis suivre ? Et enfin, dans le flot de courants et contre-courants d’information, comment aujourd’hui savoir si ce que disent les uns et les autres sert l’intérêt du plus grand nombre ou de seulement quelques-uns ?
Les experts ont-ils toujours raison ?
Pour savoir si l’on peut faire confiance à la science, il s’agit donc en premier lieu de décider si oui, ou non, les fameux spécialistes ont raison. Sans plus tergiverser, la réponse est bien évidemment : OUI… La plupart du temps.
Par définition (du Larousse), la science est : “un ensemble cohérent de connaissances relatives à certaines catégories de faits, d’objets ou de phénomènes obéissant à des lois et/ou vérifiés par les méthodes expérimentales”.[1]
L’objectif des scientifiques est de comprendre notre monde en justifiant ce qu’ils avancent au moyen de preuves reconnaissables. Dans son essence même, la science vise à découvrir la vérité, de façon systématique.
Des découvertes utiles
Entre les deux Guerres Mondiales, un biologiste britannique du nom d’Alexander Fleming découvrit qu’une substance produite par un champignon de la famille des penicillium empêchait le développement de certaines bactéries. À force d’expérimentations répétées et grâce aux apports de multiples chimistes et pharmacologues, la pénicilline fut finalement isolée dans une forme stable et utilisée pour traiter la septicémie. Cent ans plus tard, des antibiotiques tels que l’amoxicilline, issue de la même famille de molécules, sont administrés pour traiter les infections bactériennes.
La pénicilline empêche la septicémie. C’est vrai aujourd’hui, c’était vrai il y a 100 ans, et bien avant cela même, car ces champignons ont développé cette substance au cours de leurs millions d’années d’existence. Cette découverte, l’une des plus importantes de la pharmacologie, est robuste et encore valide de nos jours. Pour autant, presque aucune théorie scientifique n’est parfaitement universelle ni permanente. Elles ne restent souvent valables que jusqu’à ce qu’une nouvelle théorie, meilleure, les supplante.
Des vérités obsolètes
Au XVIème siècle, lorsque Copernic a remplacé le géocentrisme, officiellement admis en Europe, par l’héliocentrisme (certains cercles d’instruits et d’anciennes civilisations l’avaient envisagé bien avant), il avait raison, mais en partie seulement. Car même si la Terre tourne toujours autour du Soleil, des travaux plus récents ont montré que le Soleil n’est pas immobile au centre de notre univers, comme le pensait Copernic, mais qu’il orbite lui-même autour du centre galactique de notre Voie Lactée ! Cela invalide-t-il pour autant sa découverte ? Non, car sa théorie était scientifiquement fondée, simplement incomplète. Celle que nous possédons actuellement l’est probablement aussi.
Et si la science aujourd’hui est capable d’expliquer autant de concepts complexes tels que la composition d’une cellule, le mécanisme de la fission nucléaire, ou la tectonique des plaques, nombres de sujets restent pour l’instant hors des limites de notre entendement. Nous ne savons pas exactement comment des molécules inanimées ont pu s’organiser pour devenir vivantes à l’ère précambrienne, nous ne connaissons pas plus la nature exacte de la matière noire qui occupe 95 % de l’univers, nous possédons un vaccin contre la fièvre jaune, mais toujours pas contre le SIDA.
La Science faillible mais fiable
Bien qu’incomplètes, les théories scientifiques, qui peuvent être modifiées, améliorées, réfutées même, sont pourtant avancées comme fiables et empreintes de vérité. Pourquoi faire confiance à des hypothèses constamment malmenées ? Justement, parce qu’elles ont tort.
La réfutabilité comme garantie
Selon le philosophe des sciences Karl Popper, le fait qu’une théorie soit réfutable est une condition pour être scientifiquement valide.[2] Si j’annonce à mon ami que mon analyse des trajectoires des planètes me dit qu’il « pourrait rencontrer l’amour d’ici la fin de l’année », je prends un risque car il ne reste que deux mois, mais si cela ne se produisait pas, et cela ne remettrait pas en cause les principes de l’astrologie, qui ne prédit pas, à coup sûr, un évènement. Le destin amoureux de mon ami n’est pas figé, et la divination n’a jamais vraiment tort.
Grâce à l’astronomie, maintenant, je peux prédire à ce même ami, ou un autre, qu’une éclipse solaire aura lieu le 26 décembre 2038. D’après les calculs des astrophysiciens en prenant en compte le cycle de rotation de la Lune autour de la Terre, et celui de la Terre autour du Soleil, cet évènement se vérifiera quoiqu’il arrive. Si d’aventure l’éclipse devait ne pas avoir lieu à cette date, cela signifierait que de nombreuses théorie de physique sont invalides, et il faudrait se remettre au travail.
Dans un entretien avec Radio France, Philippe Huneman, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques à la Sorbonne, résume très bien les raisons qui doivent nous donner confiance dans le processus de la critique scientifique.[3]
« A force de taper sur les théories et hypothèses, de les critiquer, de les refaire, de les reconstruire à nouveau parce qu’elles ont été, à chaque fois, démolies, elles ont finalement plus de chances d’être robustes que la divination ou la poésie »
Le fait que les théories scientifiques ne soient pas absolues, contrairement à la religion par exemple, est un gage de leur justesse. La théorie de l’évolution de Darwin a révolutionné, avec pertes et fracas, la conception de la biologie des espèces, jetant l’effroi parmi les créationnistes qui tenaient jusqu’alors une explication intemporelle, universelle et irréfutable. Les théories de Darwin en revanche étaient partielles, incomplètes, et certaines même racistes. Mais elles ont été débattues, consolidées, réfutées pour qu’aujourd’hui l’origine commune des espèces, et le principe de sélection naturelle soient acceptés dans la communauté scientifique.
Un consensus parmi les initiés
L’autre raison de la fiabilité des théories scientifiques est qu’elles sont contrôlées par la communauté scientifique. Lorsque les hypothèses sont émises, elles sont soumises à la révision et l’approbation des autres spécialistes. Comme le dit à nouveau Philippe Huneman, « N’importe qui ne peut pas remettre une théorie en question. Seul celui qui a prouvé qu’il fait partie d’un champ, ou qu’il a un rapport avec ce champ, peut légitimement remettre une théorie en doute ».
En publiant mes articles sur les dérivés chimiques de la myrtucommulone, une molécule isolée du myrte commun, ma proposition a été soumise à l’appréciation de professeurs ayant eux-mêmes prouvé leur connaissance du domaine. Je ne pourrais pas, honnêtement, débattre des trous noirs avec Stephen Hawking. De la même façon, si je souhaitais m’opposer scientifiquement à la vaccination contre la Covid-19, il me faudrait un bagage d’immunologie me permettant de comprendre comment fonctionne une cellule, le système immunitaire, le mécanisme de l’infection virale, et j’en passe, pour appuyer mon propos.
Le fait que les théories scientifiques soient faillibles et infirmables, ajouté à la dimension sociale du procédé garantissent donc une rigueur et une justesse absents d’autres domaines tels que les arts ou la politique. Pour avoir le droit de les critiquer cependant, il faudrait donc obtenir la légitimité auprès de ses pairs. Or il est absolument impossible que qui que ce soit comprenne toutes les théories scientifiques jusque dans leur moindre détail. Ni Darwin, ni Einstein, ni deGrasse, personne. D’où l’éternelle interrogation ? Qui croire ? Qui sait vraiment ?
Et la question se complexifie d’autant plus quand il s’agit d’un domaine avec des répercussions directes sur la vie quotidienne, ou la vie tout court. Si je crois que la Terre est plate, je peux toujours en débattre avec mon voisin, mais personne n’en sera impacté (d’où la facilité d’une telle opinion). En revanche, s’il refuse de se faire vacciner contre la Covid-19, il ne risque pas seulement sa vie, mais met également en danger les plus fragiles qui l’entourent. D’où l’importance de la relation entre le discours scientifique et sa réception du public.
[1] https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/science/90594
[2] https://www.radiofrance.fr/franceculture/verite-scientifique-il-faut-des-choses-dont-vous-ne-doutez-pas-pour-pouvoir-douter-correctement-1662382
[3] (même référence)

