Premier Janvier Gare de l’Est

escalier de paris la nuit

C’était un premier janvier à la Gare de l’Est, je me souviens qu’il faisait froid, humide et gris. Je me souviens de l’odeur des croissants chauds, du café et de la cigarette. C’était une histoire d’escalier, de sacs ; l’histoire d’un amour de quatre minutes.

Nous avions passé la nuit dans l’avion mon frère et moi et, après dix heures de vol, nous avions rejoint la Gare de l’Est en métro en quarante-cinq minutes. Notre train pour Montpellier de neuf-heures quarante-sept nous donnait deux bonnes heures à tuer. Trop peu pour entreprendre quoi que ce soit d’intéressant, mais suffisant pour s’ennuyer fermement. Nous avions parlé un peu au début, puis le manque de sommeil nous avait rattrapés, alors nous nous étions assis sur nos valises le regard vague, cherchant une occupation.

Je regardais les aiguilles de la grande horloge au-dessus des quais, observant les passants, essayant d’imaginer ce que pouvait être leur vie. Il était neuf heures et demie, j’avais vingt ans et j’arrivais au début de la mienne.

Un premier janvier en transit dans cette gare sordide et anonyme me semblait aux antipodes de la chaleur et l’euphorie des jours de fête. Je venais de de rendre visite à mon père outre-mer et n’avais pas eu d’autre choix que cette date pour mon billet de retour. J’avais passé le réveillon en altitude enchainant les films hollywoodiens sur un écran grand comme un livre de poche, et j’étais épuisé.

Mais ces gens devant moi, que faisaient-ils là ? Avaient-ils, comme nous, été obligés de voyager ce jour ? Avaient-ils des affaires si urgentes à régler qu’ils ne pouvaient laisser le fond de la bouteille de Champagne s’éventer ? Travaillaient-ils tout simplement en ce jour férié ?

Je divaguais ainsi mollement, pris dans ce flot de pensées tout en surveillant l’horloge qui paraissait malignement rechigner à faire son travail, quand je l’ai vue.

Dans cette foule d’inconnus vêtus de gris, brun et noir, elle m’apparut comme entourée d’un halo lumineux dans son manteau bariolé. Je ne vis d’abord que ses yeux bleus et gris comme si le ciel venait écraser le béton des quais et j’en tombai instantanément amoureux. Il était neuf heures quarante-deux.

Ses cheveux désordonnés et les cernes qui soulignaient ses yeux brillants semblaient témoigner de sa courte nuit. Elle avait l’air pressée. Un sac à dos militaire immense la dépassait d’une tête. Chacune de ses mains tenait fermement un bagage lourd et un quatrième sac de type randonnée pendait sur sa poitrine. Comment faisait-elle pour tenir debout ? Une force supérieure paraissait mouvoir des membres fatigués.

Où allait-elle ? Pourquoi tant de hâte ? Était-elle simplement en retard pour son prochain train ou s’agissait-il de quelque chose de plus grave ? J’eus la sensation de lire l’angoisse dans son regard, comme si elle cherchait à fuir quelqu’un ou quelque part. Cela me toucha profondément, je ne la connaissais pas, mais sa détresse m’émut, et j’eus l’impression de devoir agir.

Je cogitais. Un sentiment de devoir fort me poussait à lui venir en aide, à lui prendre son fardeau et l’emmener ou je pourrais. Je savais que, dans la direction où elle allait, se trouvait l’escalier qui mène vers la Gare du Nord. Étant donné son paquetage, je l’imaginais déjà se battre seule contre cette bonne centaine de marches. Je m’imaginais lui venir en aide et, en bon chevalier, je m’imaginais déjà recevoir un baiser pour récompense.

Je fantasmais, mais qu’allais-je faire vraiment ? La rejoindre et lui proposer mon aide ? Ne me craindrait-elle pas ? Et si elle se moquait de moi ? Voulais-je vraiment l’aider, ou juste lui démontrer ma grandeur d’âme ?

Neuf heures quarante-quatre, je me levai, me recoiffai, et me lançai à sa poursuite. Le temps que je prenne ma décision, je l’avais perdue de vue. Elle avait quitté la gare.

Je la trouvai exactement là où je me l’étais imaginée quelques minutes plus tôt : se débattant dans les remous de marches menant à la Gare du Nord, escaladant les vagues une par une, attirée vers le fond par le poids de sa cargaison. Devant leur poids trop important, elle avait monté les bagages un à un, répétant l’ascension plusieurs fois. C’était le dernier. Elle s’effondra, à bout de force.

Sans réfléchir cette fois, je m’élançai sur les marches les avalant quatre à quatre pour me retrouver à sa hauteur. Sans dire mot, j’empoignai l’anse et soulevai le sac et elle avec. Ne sachant ce qu’il lui arrivait, elle s’agrippa à la poignée et je les montai tout deux jusqu’en haut des escaliers. Une fois arrivés, elle leva enfin ses yeux rougis vers moi et m’observa quelques secondes. Je lus dans son regard tout ce que je voulus lire, sa reconnaissance, ses interrogations, son amour…puis elle reprit sa course folle.

Il était neuf heures quarante-sept.