Wawi’ch et Coco Le Fou — Partie 2/2

mangrove la nuit

Suite de la Partie 1

Lorsqu’ils apprirent la nouvelle, une vague mutine souleva les marins, mais l’impression de puissance dégagée par El Loco suffit à les maintenir en respect. De plus, bien que risquée, cette option semblait être la seule un tant soit peu viable.

Quelques minutes plus tard, le Pendu Espagnol vint s’échouer sur la plage et l’équipage l’abandonna à son sort. Le coffre contenant l’or fut déposé sur le sable et tous se rassemblèrent autour. C’est alors que Diego prit la parole :

— Mes amis, vous avez combattu bravement aujourd’hui. Le combat fut âpre et, comme vous, je me lamente des pertes de nos camarades. Mais nous sommes des pirates et nous sommes plus durs que l’acier et plus fiers que le roi d’Espagne lui-même. Alors, fuyez maintenant, cachez-vous pendant un temps et, dès que le calme sera revenu, je vous remettrai votre part.

La plupart des membres d’équipage avaient perdu un compagnon, voire un ami, et ils ne croyaient pas plus en son empathie qu’en sa parole. La haine se lisait dans les yeux des matelots, et seul la présence inquiétante de Coco à ses côtés les retenait d’étriper le capitaine sur place.

— Si on te laisse le trésor, on n’en verra jamais la couleur, lança une voix parmi l’équipage.

Diego ne put réprimer un tic et sortit son sabre de sa ceinture.

— Qui a dit ça ? Montre-toi, bougre !

— Tu n’en as rien à foutre de nous, on le sait très bien ! répondit une autre voix bien cachée derrière parmi ses pairs.

— Vous osez douter de moi bande d’animaux ? grinça-t-il, en pointant sa lame vers les marins des premiers rangs.

— On veut notre part ! lança quelqu’un.

Plusieurs « ouais » d’approbation suivirent cette dernière revendication.

— Vous mériteriez tous que je vous pende au grand mât comme ces cochons espagnols ! hurla le Capitaine.

Il commença à agiter son arme dans toutes les directions, mais les hommes ne reculèrent pas. Coco, qui avait observé la scène en retrait, sentit que la situation dérapait et intervint.

— Ils ont raison, Diego. Tu leur dois quelque chose.

Diego fusilla du regard Coco pour cette trahison, tout en sachant très bien qu’il venait de lui sauver la vie.

« Vous allez tous recevoir une partie de ce qui vous est dû et ceux qui survivront recevront le reste une fois que les espagnols nous auront lâché. Cela vous motivera à rester en vie bande de vermines ! » enchaina le Second.

Des rires gênés s’élevèrent de l’assistance. La distribution se déroula dans le calme, malgré l’urgence de la situation et, dès qu’ils avaient leur part, les forbans disparaissaient en courant à travers la mangrove. Au moment où les derniers s’apprêtaient à recevoir leur dû, des coups de canons retentirent, bientôt suivis par le fracas du bois qui explose. Les espagnols étaient à portée de tir, et entreprenaient la destruction de l’Español Colgado.

— Grouillez-vous ! brailla un jeune marin.

— Ta gueule ! On a plus le temps ! Cassez-vous ! rétorqua le Capitaine.

Le pirate en question ne l’entendait pas de cette oreille et plongea la main dans le coffre ouvert avant de partir en courant. Diego sortit son pistolet, ajusta, et abattit l’homme en pleine course. Les autres décampèrent aussitôt.

— Il faut qu’on bouge, dit Coco sans sourciller.

De concert, les deux hommes empoignèrent la caisse et s’enfoncèrent dans la mangrove. Coco les mena sans hésiter vers une sorte de petite île défrichée pour y cacher le trésor, mais ils n’avaient plus le temps de l’enfouir profondément. Pendant que Diego coupait quelques branchages, El Loco creusait sommairement la terre avec ses mains. Lorsqu’il eut terminé, El Mulato, les bras chargés de feuillages, s’avança vers son complice et, alors que ce dernier tendait les bras pour recevoir la cargaison, le transperça de sa lame en plein cœur.

— Je suis toujours le Capitaine, tu n’aurais jamais dû l’oublier !

Coco put lire la haine et la satisfaction dans le regard d’El Mulato avant de s’effondrer sur le coffre.

Sans prendre la peine de camoufler ni son camarade, ni l’or, le Capitaine s’enfuit dans la mangrove accompagné par le craquement du bois volant en éclat sous les coups des canons espagnols.

Certains disent qu’il a été repris et abattu par les espagnols, d’autres qu’il a été dévoré par les crocodiles. Toujours est-il qu’on ne le revit jamais sur les plages de Sisal ou tout autre lieu des Caraïbes. Le trésor ne fut jamais retrouvé et tous le savent maudit car gardé par l’esprit de Coco le Fou.

Cette histoire, Wawi’ch l’avait entendue depuis qu’il était tout petit. El Mulato lui avait toujours inspiré plus de peur qu’El Loco,mais aujourd’hui, c’est bien le fantôme de Coco qui se dressait face à lui pour lui prendre son âme.

— Je ne veux pas de ton trésor, geignit Wawi’ch.

— Ne mens pas ! Que faisais-tu avec un morceau du Pendu Espagnoldans les mains alors ?

— Je l’ai trouvé sur la plage, j’ai cru que c’était une tortue.

— Une tortue ? s’exclama le spectre, dubitatif.

— Oui, je chasse les tortues avec mon cousin.

A ces mots, les yeux brûlants du pirate scrutèrent les alentours et sa tête tourna lentement vers la gauche avant de faire un tour complet suivant l’axe de son cou. Wawi’ch mouilla son pantalon.

— Où sont tes complices ? s’enquit-il aux aguets.

— Je suis seul, je te le jure. Regarde, il y a une tortue là-bas. Je l’ai mise sur le dos.

Les pattes du reptile battant l’air corroboraient la version du jeune homme et l’immense fantôme réfléchit un instant.

— Écoute, si tu me promets que tu ne viendras jamais chercher mon trésor et que tu n’en parleras à personne, je consens à t’épargner.

— Tout ce que tu veux, je te le promets.

La prise du corsaire se relâcha un bref moment et le prisonnier en profita pour s’échapper.

En un instant, Coco Le Fou s’abattit sur lui et le plaqua au sol. Wawi’ch eut l’impression d’être écrasé sous la coque d’un bateau de pêche, il ne pouvait plus respirer. Le pirate colla son visage sur le sien et les cercles incandescents le brûlèrent de l’intérieur.

— Personne ! Souviens-toi, personne ! gronda-t-il.

A ces mots, la masse se souleva d’un coup et l’esprit s’évapora dans la nuit accompagné d’un rire puissant et caverneux.

Les étoiles, pointant çà et là dans le ciel couvert, aidèrent l’esprit de Wawi’ch à retrouver son chemin. Tels des dizaines de phares éloignés, elles guidèrent le jeune homme vers la réalité. Après avoir retrouvé son souffle, il se leva péniblement, et se mit en route. D’abord lentement car ses membres inférieurs le portaient à peine, puis tel une gazelle poursuivie par le plus rapide des prédateurs, il fila dans la nuit pour rejoindre le port. Ses collègues, toujours à la recherche d’autres tortues sur le rivage, le virent passer incrédules.

Pendant huit jours, personne ne le vit au village. Les pêcheurs racontèrent comment ils l’avaient aperçu en train courir comme un fou sur la plage et les commérages allèrent bon train. Tout le monde avait son avis sur la question. On parlait de chiens errants, de crocodiles, d’un serpent. Certains évoquèrent la Llorona, une légende locale impliquant une femme décédée, qui réapparait vêtue de sa robe de mariée pour emporter les hommes dans l’au-delà. Les plus vieux mentionnèrent même le nom de Coco El Loco, non sans se signer auparavant.

Lorsqu’il sortit de sa retraite, Wawi’ch opta pour la version qui lui paraissait la moins ridicule. Il raconta qu’il avait confondu un crocodile avec une tortue et qu’il avait paniqué. Après tant de discussions passionnées, tout le monde fut très déçu de l’apprendre.

Les quolibets l’accueillirent ensuite pendant de nombreuses semaines et ce, partout où il se trouvait. Tout le monde craignait les crocodiles bien sûr, mais de là à remonter huit kilomètres en courant et se barricader dans sa chambre pendant une semaine, la couardise de Wawi’ch peinait tout le village. Et que dire de la douleur de son père ! La souffrance du garçon n’avait d’égal que la terreur que lui inspirait le revenant aux yeux enflammés.

Avec le temps cependant, le souvenir des orbites brûlantes du pirate s’effaça quelque peu. Celui du trésor à portée de main, rougeoyait lui comme au premier jour. Bientôt, l’appel du gain et la volonté de laver son honneur se firent trop pressants.

Un matin, il confia son histoire à son père. À la fois ébahi et terrorisé, il tenta de dissuader son fils de chercher le coffre maudit. S’il y avait de l’or là-bas, personne n’en avait jamais trouvé l’emplacement et, à Sisal, tout le monde craignait et respectait les esprits. Mais ce fut sans effet, Wawi’ch était décidé et il s’y rendit le jour même.

Plusieurs heures s’écoulèrent avant que le fragment de la coque de l’Español Colgado ne réapparaisse enfin, mais aucune trace du trésor. Il piocha jusqu’avant la tombée de la nuit, mais il lui faudrait probablement plusieurs jours avant de mettre la main dessus.

Le lendemain matin, lorsque son père entra dans sa chambre, il découvrit son fils, du moins ce qu’il en restait, carbonisé dans son lit. Le matelas ne portait aucune trace du passage des flammes, mais le corps de Wawi’ch semblait avoir été consumé par un feu ardent. A l’endroit où avait niché son cœur, s’ouvrait maintenant un trou béant à l’intérieur duquel brillait un objet rond. Réprimant un haut-le-cœur, le vieil homme s’approcha pour récupérer la pièce de métal. Il ne l’apprit que plus tard, mais ce qu’il tenait dans sa main n’était autre qu’un escudo d’or, la monnaie de l’empire d’Espagne du seizième siècle.

Ainsi, Wawi’ch el Perezoso, autrement dit Wawi’ch le Fainéant, accéda à la postérité et inscrivit son nom dans la légende aux côtés des pirates Coco el Loco et Diego el Mulato.