Suite de l’article : “La Science a-t-elle besoin qu’on la croie ? – 1/2 “
Science et opinions
Si pendant des siècles, la science a permis d’améliorer l’espérance et la qualité de vie notamment grâce aux technologies de l’information ou les avancées de la médecine, elle a aussi apporté bon nombre de scandales et tragédies générant la crainte auprès du public : la maîtrise de la fission nucléaire engendra la bombe atomique, puis la catastrophe de Tchernobyl, l’industrie pharmaceutique produisit le thalidomide, responsable de malformation des nouveau-nés, pour ne citer qu’eux.
En plus de ces conséquences négatives des découvertes scientifiques, des manipulations avérées du discours scientifique par les médias, les industriels, les scientifiques eux-mêmes, ou les politiques, n’ont fait qu’accroître la méfiance envers la connaissance. Dans un article du CNRS Le Journal, Mathias Girel, spécialiste de l’épistémologie à l’École normale supérieure, parle d’une « crise de la dévalorisation du savoir » et évoque les facteurs de cette défiance.[1]
Surenchère et philanthropie
Le premier qu’il nomme la “surenchère médiatique” est directement lié aux technologies de l’information. Certaines avancées scientifiques d’abord survendues peuvent s’avérer moins extraordinaires que prévues et perdent en crédibilité face au public. Combien de fois avons-nous entendu que des chercheurs avaient fait une avancée significative dans l’obtention d’un vaccin contre le SIDA…Et il n’y a toujours pas de traitement universel.
Le second facteur concerne principalement les financements privés de la recherche. Lorsque des fondations, même bien intentionnées, subventionnent des laboratoires, ou des instituts, les sujets d’études sont immanquablement orientés en rapport avec les thèmes chers aux mécènes. Ainsi, certains sujets tels que l’étude des fonds marins, ou le cancer, plus facile à médiatiser peuvent bénéficier de plus de sponsors que d’autres sujets comme le réchauffement climatique, dans des pays où cela est majoritairement considéré comme une arnaque. Un autre point jouant en la défaveur d’une recherche équitable se trouve dans la temporalité de ce genre de ressources qui peuvent disparaître aussi vite qu’elles sont apparues si les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.
Conflits d’intérêts
Enfin les conflits d’intérêts entre les scientifiques et les industries constituent sans doute la plus grande source de méfiance du public envers la recherche d’aujourd’hui. De nombreuses théories complotistes circulent à propos des industrie pharmaceutiques, agro-alimentaire, énergies fossiles, car l’histoire a déjà fourni de nombreux exemple de l’utilisation de la pseudo-science à des fins commerciales. Parmi eux, les stratagèmes imaginés par Edward Bernays au début du XXème siècle font partie des plus impactants dans notre société d’aujourd’hui.[2]
Alors qu’il cherchait à promouvoir la consommation de bacon pour un producteur, il écrivit à plusieurs milliers de médecins leur demandant si un petit-déjeuner copieux était bon pour la santé. Étant donné que le corps au réveil a besoin de nutriments, les spécialistes soutinrent cette affirmation, et Edward Bernays propagea l’idée à travers les journaux que les médecins recommandaient la consommation d’œufs avec du bacon au petit-déjeuner ! Il a réussi à détourner la parole scientifique, pour l’utiliser comme argument de vente. Et ce n’est pas tout…
À une époque où les femmes fumaient peu dans l’espace public car c’était mal vu, il orchestra également leur émancipation en présentant la cigarette comme “les torches de la liberté”. En prônant l’égalité des sexes, il démultiplia le nombre de fumeuses en quelques mois, tout ça, pour vendre la marque pour laquelle il travaillait. Cela nous amène à un autre exemple où la parole scientifique fut déformée à des fins commerciales : la propagande des cigarettiers dans les années 50, citée dans ce même article du CNRS.
En finançant de nombreuses études sur les causes du cancer du poumon, autres que la fumée de cigarette à savoir “ les virus, l’influence des poussières, […] les déterminants génétiques”, les producteurs de tabac ont longtemps maintenu le doute quant à sa dangerosité. Ces fourberies révélées aujourd’hui entretiennent donc la méfiance envers la fiabilité des études scientifiques. Certaines étant de plus très rigoureuses du point de vue de la méthode, il n’est pas facile de les discréditer.
Nos avis de non-initiés
Alors si les conclusions scientifiques ne sont que partielles et réservées à une partie de l’élite, et qu’en plus, elles peuvent être manipulées pour les intérêts de quelques-uns, comment, en tant que non-initiés, pouvons-nous leur faire confiance, et surtout, devons-nous leur faire confiance ? Plusieurs éléments de réponse :
Preuves de concept
En ce qui concerne la fiabilité et la notion de “vérité” dans la science, Étienne Klein, Directeur de recherche au CEA et Docteur en philosophie des sciences, apporte un argument difficilement discutable dans un article de la revue ETUDES.[3] Il y mentionne que quelque soit notre rapport à la science, le fait que, par exemple, les laser existent est une preuve irréfutable que notre compréhension, quand bien même imparfaite, des interactions entre la matière et la lumière est suffisamment précise pour nous permettre de créer ce genre d’appareil.
Et même si l’exemple des cigarettiers nous invite à la prudence, les prouesses techniques dont nous sommes capables aujourd’hui en termes de télécommunication, médecine, et ou biologie démontrent que le savoir acquis pendant des millénaires est capable de produire des choses naturellement impossibles. Souvenez-vous de Fleming, grâce à qui la septicémie peut être évitée aujourd’hui. On pourrait arguer qu’il n’a fait qu’utiliser les prouesses de la nature pour solutionner un problème humain, mais comment ne pas se réjouir des avancées scientifiques permettant de survivre à un cancer. Selon les chiffres de l’Institut National du Cancer,[4] les femmes atteintes de cancer du sein ont aujourd’hui 88% de chance de survie. Tout cela grâce à des diagnostics précoces, des outils et techniques chirurgicales de pointe, et les diverses thérapies de soutien : autant de connaissances, si incomplètes, fichtrement précises !
Une complexité à vulgariser
Pour ce qui est de l’accessibilité du savoir, je m’appuie sur les paroles de Naomi Oreskes, professeure d’histoire des sciences à l’université de Harvard qui nous dit : « la plus grande erreur que commettent les scientifiques est de prétendre que tout cela est simple en quelque sorte et insinuer que celui qui ne comprend pas est un imbécile […] Ce que nous faisons est à la fois complexe, et complexe à expliquer ».
Nous sommes TOUS ignorants dans de très nombreux domaines, la science en particulier. Alors si nous ne pouvons pas tout comprendre il est important au moins que nous soyons éduqués pour que nous ayons tous, au minimum, la notion de la limite de notre savoir. Pour citer Karl Popper à nouveau : « Notre connaissance ne peut être que finie, tandis que notre ignorance est nécessairement infinie ». Un gros effort de pédagogie est donc nécessaire, premièrement de la part des scientifiques eux-mêmes, deuxièmement des gouvernements, et troisièmement, il ne faut pas l’oublier, des médias, car c’est grâce à eux que circulent les informations à toute vitesse, que ce soit en ligne, à la télévision, dans la presse.
Lorsque j’étais au CM2, notre maître d’école nous demanda de fabriquer un moulin à eau à la maison et de l’apporter en classe. Rassemblés autour d’un robinet sous le préau, il nous demanda alors si l’eau s’écoulait plus vite à la sortie du tuyau ou 30 cm en dessous. Fort de mes 10 ans et de ma “compréhension” de la physique, je m’écriais instantanément (et pompeusement) “à la sortie !”. Ouvrant la vanne, et positionnant mon moulin sous le robinet d’abord puis plus bas ensuite, nous vîmes tous de nos propres yeux que les pâles du moulin tournaient d’autant plus vite que le moulin était éloigné de la source.
Cette simple expérience venait d’illustrer ce que Newton avait découvert 300 ans plus tôt, à savoir l’effet de la gravitation. Cet exemple montre également que la science est souvent contre-intuitive, d’où l’importance d’une éducation aux principes de base, pour que si nous ne savons et ne comprenons pas tout, nous en ayons au moins conscience.
Car si effectivement personne ne peut comprendre toutes les sciences dans leur ensemble, il est important que la confiance, elle, existe, afin d’éviter les dérives complotistes. Et justement, comment savoir qui croire entre ceux qui affirment que le Soleil tourne autour de la Terre, ceux qui prétendent que la cigarette n’est pas néfaste pour la santé, et ceux qui avouent ne pas savoir ?
Ce que l’on nous cache…
Lorsque l’on veut déterminer si la parole de l’un ou l’autre acteur de la société est plus crédible qu’une autre, nous ne pouvons pas faire confiance seulement à notre entendement, car nos connaissances peuvent ne pas être suffisantes. Mais parmi ceux qui affirment détenir la vérité, certains en sont plus éloignés que d’autres, et les conséquences peuvent être graves.
Les prédicateurs solitaires
Quand une personne isolée, même avec un statut, politique comme Donald Trump, ou scientifique comme Didier Raoult, affirment que l’hydroxychloroquine permet de lutter contre la COVID-19, mais que la quasi-totalité des experts pense le contraire, nous avons des raisons de douter…
Il est effectivement plus sûr de croire ce que pense la majorité des spécialistes du domaine. Donald Trump échoue dès de ce premier critère. En ce qui concerne Didier Raoult, c’est plus délicat, car il est du métier, mais il a été suivi par très peu de ses confrères, et il a finalement été interdit d’exercer pendant 2 ans par ses pairs, et l’étude scientifique qu’il citait comme source principale a, elle aussi, été discréditée à cause d’inquiétudes quant à la méthodologie employée et à ses conclusions.[5] Mais quand il y a complot, il y a complot partout, et certains prétendent qu’on voudrait “les faire taire”. Admettons. Mais pourquoi ?
Quel intérêt auraient les conspirateurs à empêcher le monde de profiter d’un remède miracle ? Pour qu’il y ait complot il doit y avoir intention, par définition. Or quel intérêt aurait une poignée de personnes, ou un gouvernement entier sous le feu des critiques pour sa gestion de la crise sanitaire, à ne pas offrir la molécule salvatrice à leur concitoyens ? Alors que l’économie mondiale est durement frappée par le ralentissement des activités, que des pénuries de matières premières se sont fait sentir plusieurs mois encore après la reprise des industries, que les hôpitaux sont saturés, dans certains pays les morgues également, quel gouvernement, entreprise pharmaceutique, médecin, ne souhaiterait-il pas un médicament ? Avoir une thérapie à disposition, et ne pas l’utiliser est en ce sens très difficile à expliquer par l’intention. Ne serait-ce économiquement, tout le monde est perdant.
Le consensus, une sécurité ?
Un autre aspect du complot est qu’il doit être organisé à l’insu du plus grand nombre. Admettons que les gouvernements soient de mèche avec l’industrie pharmaceutique, pour bloquer l’utilisation de l’hydroxychloroquine, et s’enrichir en proposant un médicament plus onéreux. Cela nécessiterait une organisation digne des jeux olympiques, mais les milliers de personnes travaillant pour le gouvernement, ceux travaillant dans les entreprises chimiques, plus ceux travaillant sur des sites de productions, les journalistes d’investigations, les concurrents des industriels, et les opposants politiques prêt à tout pour endommager la crédibilité du gouvernement, aucun de ces protagonistes ne serait au courant, alors que quelques-uns, ceux qui crient au complot le seraient ? Improbable.
Cela dit, il est important de garder un esprit critique de l’information, car, comme dans le cas des cigarettiers, il peut y avoir une organisation plus ou moins grande qui intentionnellement trouble le discours scientifique. Nous voyons régulièrement sur les réseaux, des profils qui proposent des explications novatrices de phénomènes connus, et ces profils sont suivis, soutenus, par des milliers de personnes : l’argument du consensus bat de l’aile.
Il s’agit donc de se renseigner sur les conditions de production du savoir, c’est à dire, si l’une ou l’autre étude a été réalisée par des chercheurs indépendants, ou à la demande d’un industriel. Si, comme souvent sur les réseaux, les révélations s’accompagnent d’un produit ou d’une méthode miracle, payante, il y a anguille sous roche… De même, si le discours provient d’un chef d’état qui multiplie les attaques visant à ébranler la science à coup de coupes budgétaires, et promeut des courants de pensée conservateurs opposés à l’accumulation de connaissances, c’est louche…
La somme des savoirs
Nous savons tous très peu, mais la somme de nos savoirs constitue l’approximation la plus précise dont nous disposons pour expliquer le monde qui nous entoure. La robustesse de nos connaissances réside autant dans le processus social qu’est la démarche scientifique, que dans les nombreuses applications qui sont des preuves irréfutables que nos théories, même incomplètes, fonctionnent.
Et si aujourd’hui le discours scientifique fiable est difficile à identifier dans le flot incessant d’informations dont nous sommes submergés, il appartient à chacun d’observer les conditions dans lesquelles sont produites les affirmations des uns et des autres. Quand les experts se chargent de découvrir les secrets de notre univers, il est de notre responsabilité à tous qu’une communication existe afin que les savants soient, sinon compris, au moins écoutés.
Car au moment où se déclenchera une nouvelle pandémie, chacun devra à nouveau prendre la décision de se faire vacciner ou non, et cette décision aura des répercussions sur tout une civilisation. Le soleil se lèvera demain à 8h24, et l’éclipse de 2038 aura lieu, quoiqu’il arrive, mais l’évolution globale de notre société, lui, dépendra beaucoup du rapport que nous entretiendrons avec les sciences.
[1] https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-science-est-elle-en-crise
[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/capture-d-ecrans/edward-bernays-le-pere-de-la-propagande-moderne-5325020?at_medium=Adwords&at_campaign=france_inter_search_dynamic_podcasts&gad_source=5&gad_campaignid=17432933951&gclid=EAIaIQobChMIlJbprvj2jwMVpJJQBh3fsBMVEAAYASAAEgI1cPD_BwE
[3] https://shs.cairn.info/revue-etudes-2013-1-page-19?lang=fr&tab=texte-integral#s1n5
[4] https://www.cancer.fr/professionnels-de-sante/statistiques-et-chiffres-sur-les-cancers/epidemiologie-des-cancers/cancer-du-sein
[5] https://www.lemonde.fr/sante/article/2024/12/17/covid-19-une-etude-fondatrice-defendue-par-didier-raoult-sur-l-usage-de-l-hydroxychloroquine-invalidee_6453981_1651302.html

